L'auteur dédie ce mémoire aux instituteurs et au directeur (M. BEDRANE) de l'école de la gare de Tlemcen (1967-1971)
Résumé :
Ce travail se base sur des données recueillies au contact avec des enfants hospitalisés atteints en particulier de cancers.
Peu d’études ont été effectuées sur ce sujet, à cause des tabous et des réticences à l’encontre de ce thème . En effet, jusqu’à très récemment, la douleur n’était que sommairement enseignée au personnel soignant ce qui explique l’insuffisance de l’information dont dispose les différents partenaires impliqués dans le suivi et la réinsertion des enfants qui souffrent d’une façon chronique .
La douleur perturbe d’une façon très importante la perception du schéma corporel et inhibe de ce faittous les affects.
L’expression de la douleur chez l’enfant doit être connue par toutes les personnes qui sont concernées par le suivi de l’enfant malade. Or l’atonie psychomotrice observée lors de la douleur est très proche de celle décrite dans la mélancolie chez l’adulte (ou dépression nerveuse) et pose le problème de son interprétation.
Au total, le suivi et la réussite sociale ultérieure de l’enfant souffrant nécessitentune collaboration parfaite et synchrone entre médecin, psychologue, sociologue et enseignant.
En aucun cas, la gravité de la maladie chronique dont souffre l’enfant ne doit constituer un prétexte valable pour l’abandonner tout seul avec sa famille à la souffrance physique, morale et à un futur échec social assuré.
Plan :
I-Motivation du thème exposé
II-Introduction
III-Etapes de développement psychologique de l’enfant
a- L’enfant de 2 à 4 ans
b- L’enfant de 6 à 8 ans
IV-Les différents canaux d’expression de la douleur
a- La composante sensorielle
b- La composante émotionnelle
c -Les signes objectifs dela souffrance chez l’enfant
Ce travail se base sur les constatations recueillies lors demon exercice de médecine*,au contact d’enfants atteints de syndrome douloureux chronique lié en particulieraux affections cancéreuses. Par ailleurs, des entretiens avec des enseignants qui s’occupent d’enfants hospitalisés, ont montré que la douleur suscite leur intérêt et qu’ils n’avaient que peu accès aux enfants atteints de douleurs aiguës ou chroniques. De plus, ce sujet soulève de prime abord de nombreuses questions parmi lesquelles :
Quel est le rôle du pédagogue dans la prise en charge globale de ces enfants?
Comment faut-il aborder un enfant souffrant d’une façon chronique ? Peut-on distinguer un enfant ayant une atonie psychomotrice le rendant triste et peu réceptif d’un enfant sujet du syndrome de l’hospitalisme?
II-Introduction
Jusqu’à très récemment, la douleur chez l’enfant était un sujet tabou quand elle n’était pas carrément niée. Ceci provient:
-D’une part, du fait de l’image mythique de l’enfance qui est présentée comme un paradis perdu.
-D’autre part, de l’absence ou de l’insuffisance d’enseignement qui est dispensé aux étudiants en médecine et au personnel paramédical et par suite de l’insuffisance d’information diffusée à l’ensemble des partenaires concernés par le suivi et la réinsertion de ces patients.
En effet, peu d’études sur l’expression de la douleur ont été menées chez l’enfant et beaucoup d’inconnus persistent à ce sujet. Mal connue, la douleur et ses répercussions sont dans l’ensemble peu traitées et laissent le personnel soignant et enseignant dans le désarroi, ce qui aura pour conséquence le retard scolaire hypothéquant l’avenir « social » de ces enfants malades ; Il est donc impératif que l’école aille à la rencontre de ces enfants hospitalisés; encore faut il que les enseignants soient préparés à cette tâche.
Outre les éléments de sociologie souvent ignorés, que nous allons essayer d’analyser, demeure le fait que la douleur représente le prototype même de la subjectivité. A savoir qu’au stade chronique,la douleur cesse d’être un simple symptôme et devient une véritable douleur maladie ayant plusieurs composantes (somatiques, affective, émotionnelle, sociale…).
Il convient donc de prendre l’enfant en charge d’une façon globale.
III-Etapes de développement psychologique de l’enfant:
Nous ne donnerons ici que de brefs points de repères concernant le fonctionnement mental de l’enfant qui a mal à deux âges différents.
a-l’enfant de 2 à 4 ans :
L’acquisition de l’autonomie motrice s’accompagne de la structuration de l’image du corps. D’une manière générale, à cet âge, l’enfant est très spontané.
C’est la raison pour laquelle l’observation de son comportement est particulièrement intéressante. Le retrait est évident chez un petit qui d’habitude est très actif. Les positions antalgiques et les attitudes de protection deviennent beaucoup plus évidentes, rendant le diagnostic aisé. L’enfant commence à décrire sa douleur.
Il faut avoir à l’esprit que la peur ressentie dans un lieu s’attache au lieu lui-même, qui devientsource de malaise cela devrait faire éviter les soins pénibles au lit de l’enfant de cet âge.
b-l’enfant de 6 à 8 ans :
De nombreuses études font état du vécu des enfants de cet âge confrontés à la douleur chronique ou répétitive. Pour eux, ce serait une expérience associée à l’idée de blessure du corps, de solitude, de mort, à l’expression que cela ne finira jamais. L’aide la plus précieuse vient de la présence de leurs parents, même s’ils savent l’impuissance de ceux-ci à les soulager. Par ailleurs, à cet âge l’enfant a tendance à se culpabiliser et à croire que la maladie est en soit une punition.
L’enfant est en mesure de contrôler son anxiété par une compréhension de ce qui luiarrive, si toutefois on prend le temps de lui expliquer.
IV- Les différents canaux d’expression de la douleur:
La douleur est définie par « l’International association for de study of pain », comme une réponse à une atteinte de l’intégrité physique ou morale d’une personne et présente deux composantes principales: une composante sensorielle et une composante émotionnelle.
a- la composante sensorielle:
Elle ne peut être exprimée que par le biais de la communication verbale. En effet, pour dire qu’une douleur tire, arrache, les mots sont le seul recours. A l’évidence, l’enfant de moins de 4 à 5 ans ne possède pas une assez grande maîtrise du vocabulaire pour exprimer de façon suffisamment évocatrice la composante sensorielle de la douleur.
b-la composante émotionnelle
Elle peut être exprimée verbalement. Mais beaucoup plus simplement, elle peut emprunter une autre voie de communication et se manifester par ce qui transparaît de l’émotion d’un sujet à travers sa voix, sa posture et sa mimique. Le corps va servir à communiquer avec autrui, dans un espace où le langage verbal est incomplet. La projection somatique constitue à ce niveau une voie de communication infra-verbale (une métalangue).
Ces moyens non verbaux sont à l’évidence utilisés par tout sujet qui souffre, mais sont extrêmement développés jusqu’à 6 ans, âge auquel commence à se constituer un contrôle plus social du comportement. C’est en fait chez l’enfant jeune, le seul moyen à la disposition de l’observateur de percevoir l’expression de la douleur.
Dans ces conditions,le risque est grand de voir la sensation douloureuse confondue avec une autre émotion.
Les modalités de l’expression de la composante émotionnelle de la douleur sont en effet, très semblables à celles de l’expression d’autres émotions, telle la colère, la panique, l’angoisse et la tristesse. C’est pourquoi s’il convient de se laisser interpeller par la communication émotionnelle de l’enfant, celle-ci ne pourra en aucun cas suffire pour fonder le diagnostic de la douleur, et moins encore pour évaluer l’intensité du phénomène douleur.
En effet, c’est la motivation de l’enfant qui conditionneessentiellement ses comportements. C’est un fait bien connu que nombre d’enfants pleurent avant même qu’on ne les touche. Il faut donc prendre en compte d’autres types de signes qu’émet le corps de l’enfant à son insu, et qui n’ont donc pas initialement pour lui valeur de communication.
c- les signes objectifs de la souffrance chez l’enfant:
Deux attitudes constituent le précieux repères: Les réponses défensives du corps à la douleur et l’atonie psychomotrice.
*les réponses défensives du corps à la douleur:
A la douleur, le corps oppose spontanément deux types de parades:
L’adoption de positions antalgiques (qui ont pour but de diminuer l’intensité de la douleur ) et la protection spontanée lors de l’examen de la zone douloureuse (pour éviter de provoquer la douleur ). C’est ainsi que peut être constatée une contracture. L’ensemble de ces signes est spécifique de la douleur et semble-t-il, proportionnel à son intensité.
Toutefois, pour les douleurs plus importantes, ils disparaissent, masquées par une troisième catégorie de signes, l’atonie psychomotrice.
*l’atonie psychomotrice:
Cette troisième catégorie de signes est à la fois la plus importante et la plus méconnue. Elle réalise le tableau navrant de ces enfants qui paraissent tristes, restent immobiles au fond de leur lit et donnent l’impression de n’avoir plus envie de lutter. A l’observation, la mobilité semble réduite, principalement au niveau des membres et des grosses articulations, cependant aux extrémités, une fine motricité est conservée. Les gestes sont lents dans leur ensemble, et les initiatives motrices sont rares, et ce, en dehors même de la zone douloureuse.
Certains mouvements monotones et automatiques peuvent être observés. On note une disparition totale des mouvements d’affects. Le plaisir de bouger a disparu, et ces enfants ne manifestent plus d’intérêtni pour les choses ni pour les êtres. Le contact avec l’observateur est initialement marqué par une sourde hostilité. Les petits patients détournent les yeux à leur approche,ils ne prennent aucune initiative pour engager la relation, et la réponse est très pauvre en intensité et en durée.
A la mobilisation, il n’existe aucune adaptation de posture. Cette symptomatologie,très proche de celle qui a été décrite dans la mélancolie de l’adulte, et pose le problème de son interprétation.
Cependant, le syndrome de l’hospitalisme qui se manifeste par des sentiments d’isolement et de dépression ne sont pas à exclure. Il est probable que coexistent des atteintes profondes du schéma corporel, liées à une inhibition des autres types de affects,induite par la douleur.
Cette symptomatologie cède remarquablement bien aux traitements antalgiques et à une prise en charge globale adaptée.
V- L’évaluation de la douleur:
Si diagnostiquer la douleur est important, l’évaluer est indispensable car l’adaptation et le suivi du traitement en découlent. Par ailleurs, les aptitudes et laréceptivité du petit patient dépendent du bien-être ressenti et donc de l’évaluation de son état. A ce stade le personnel enseignant peut être un auxiliaire précieux de l’équipe soignante.
Il existe deux grands types d’évaluation:
L’auto évaluation et l’hétéro évaluations.
-EEDADE(Echelle d’Evaluation de la Douleur, de l’Anxiété et de Dépression chez l’Enfant de deux à six ans) qui comporte 15 items gradués de 0 à 4.
Cette méthode au contraire des autres tient compte de l’atonie psychomotrice causée par la souffrance physique.
VI- CONCLUSION:
Le décodage des différentes expressions de la douleur ne doit pas être l’apanage du seul médecin traitant, mais doit être connu par toute l’équipe qui suit l’enfant concerné. Ceci n’est pas une circonstance nouvelle ni exceptionnelle où doit collaborer le médecin avec le pédagogue. Ainsi dès le début du siècle dernier, le docteur Esquirol qui en collaboration avec M. Seguin, un pédagogue, s’intéressèrent à l’éducation des déficients mentaux et fondèrent dès 1848 le fonctionnement d’une classe spéciale à l’hospice de Bicêtre.
Alors que les pathologies graves malformatives et cancéreuses sont de plus en plus curables, la douleur chronique reste un problème épineux auquel sont confrontés ces enfants malades. A rappeler que la douleur chronique est un phénomène complexe ayant plusieurs composantes (somatiques, émotionnelle, affectives…) qui ne peut être résorbée que par une prise en charge globale incluant les efforts du thérapeute, du psychologue et du pédagogue.
* 1987-1991: Résidanat en cancérologie au Centre de Lutte contre le Cancer "Claudius Regaud" de Toulouse , DU en étude de la douleur UPSIII ,Toulouse.
Myriam 7 ans
30/12/2006
Reaction de Hamza (Enseignant, Tlemcen)
Cher Monsieur;
Je salue tout d'abord votre trans disciplinarité [...] Existe-il une relation entre ce sujet "psychologique" et vos travaux de chimie concernant le ciblage et profilage des tumeurs?
Réponse du Dr Belhadj-Tahar
A mon sens vous faites là une dichotomie inutile (à consulter " humanisons les sciences "). Le corps (matière/chimie) est indissociable de l’esprit (énergie/psychologie), je rejoins ainsi le point de vue de E. Mounier "l’Homme est un corps en même titre qu’il est esprit, tout entier corps et tout entier esprit". Rappelons que la prise en charge d'un patient atteint de cancer devrait être globale (aussi bien somatique et psychologique que sociale)