Relation soignant et malade: les canaux possibles de communication
"la barrière linguistique et culturelle"
" La relation inter humaine porte en elle-même le fondement sur lequel reposent les processus du développement de la personne, la découverte de soi et des autres. Ainsi, la dynamique " d’échange inter-humain" renforce à la fois l'intersubjectivité et l’autonomie personnelle quand elle se développe dans un climat de confiance et de respect mutuel, et risque de se rompre à tout instant quand elle est guidée par la volonté de puissance ou à l’inverse quand elle s'étiole par l’anémie du désir de l’être"1.
L'auteur voudrait dédier cet article à Werner Miericke
" Les malentendus interculturels se paient cher : en temps, à la fois celui du patient et celui du personnel de santé, en souffrance supplémentaire inutile du patient, en dépenses superflues résultant d’un diagnostic erroné ou d’un traitement inadéquat " Extrait du Rapport du Conseil de l’Europe sur les relations multiculturelles
I- Introduction
Due à sa position stratégique, la région Midi-Pyrénées, et Toulouse en particulier, sont un lieu de brassage ethnique considérable. L’immigration a ici des racines historiques puisqu’il existe une tradition d’accueil, notamment avec les populations espagnoles, les réfugiés européens et d’Afrique du Nord et plus récemment, avec l’afflux de réfugiés politiques et économiques en provenance d’Europe de l’Est, du Moyen Orient , d’Asie du Sud-Est et d’Afrique subsaharienne.
C’est la raison pour laquelle la fréquentation des patients non francophones dans les établissements de santé publics est importante, ainsi que les difficultés liées à la barrière linguistique et/ou culturelle qui constituent un obstacle dans la prise en charge des patients étrangers par l’ensemble du personnel hospitalier. Ces barrières entravent souvent la bonne compréhension du diagnostic et des impératifs qui y sont liés et est source de non prise en compte des souhaits du patient, de suivis mal appropriés et aussi de multiplication des gestes thérapeutiques souvent coûteux en temps et argent.
Malgré l’héritage multiculturel de la France, lié à son passé colonial, et en dehors de quelques initiatives souvent personnelles, force est de constater que les établissements de santé français peinent à communiquer avec leur patientèle non-francophone. Parmi ces initiatives, nous pouvons noter qu’une expérience concluante a vu le jour il y a huit ans au sein des Hôpitaux de Toulouse (2) et s’est concrétisée par la mise en place d’un service d’interprétariat et médiation interculturelle. Jusqu’à présent, les tentatives de communication avec les patients parlant peu ou pas le français se faisait alors au hasard des rencontres et disponibilités du personnel soignant, où patients et soignants se séparent sans avoir eu la certitude que l’objectif d’information ait été atteint.
Rappelons l’exemple du Centre Hospitalier Universitaire de Toulouse où une soixantaine de nationalités fréquente le CHU de Toulouse en 2005. Il s’agit surtout de populations venues d’Europe de l’Est et du Nord, d’Afrique du Nord, du Moyen Orient avec des profils variés et qui comptent parmi elles des personnes précaires : " précarité sociale et administrative, méconnaissance des rôles et institutions de soins de santé, difficultés d’expression en langue française, perceptions culturelles de la santé et de l’hôpital différentes de celles de la majorité des patients. A cela s’ajoute un mauvais état de santé général dû aux pathologies liées à l’exil ainsi qu’aux conditions d’existence dans le pays d’accueil. " (3) Les difficultés de communication se trouvent non seulement liées à la barrière linguistique mais aussi culturelle. Linguistique, de par la diversité des langues et dialectes ; culturelle, de par la représentation de la santé qui varie d’une culture à l’autre. En 2005, la demande en interprétariat a triplé afin d’atteindre environ 450 interventions dans les langues les plus parlées par les usagers non francophones à savoir le russe, bulgare, turc, roumain, allemand, anglais. Une enquête interne réalisée en 2000 aux hôpitaux de Toulouse a permis de confirmer la nécessité de créer une coordination de médiation interculturelle, pour répondre en particulier aux besoins des services d’urgences, de pédiatrie, gynécologie et d’obstétrique (4).
II- Des expériences européennes actuelles
Aujourd’hui les établissements de santé publics en France se heurtent à cette problématique de communication, qui relève également d’une vraie réflexion éthique et déontologique du fait du recueil du consentement éclairé du patient avant tout geste médical. Il nous semble judicieux qu’elle s’inspire du modèle belge, suisse ou encore scandinave qui depuis longtemps s’organise pour remédier à cette problématique par l’application de convention. A ce propos, la convention linguistiques des pays nordiques est entrée en vigueur le 1er Mars 1987 ; elle concerne le Danemark, la Finlande, l’Islande, la Norvège et la Suède qui possèdent des langues distinctes. Elle stipule qu’à l’intérieur de cet ensemble géographique, les citoyens des états membres peuvent utiliser leur langue maternelle lorsqu’ils s’adressent à des institutions publiques (par exemple, le danois, suédois, islandais). La création d’organismes d’interprétariat est encouragée et les coûts encourus doivent être couverts par les services publics(5). En Belgique, il existe une Coordination Fédérale de la Traduction et de l’Interprétariat Social, créée en 2004 par 20 organisations belges – flamandes, wallonnes et bruxelloises sous l’impulsion du gouvernement fédéral et qui assure l’interprétariat professionnel dans les services publics (6).
IV- Les voies de réflexion
Au vue de ces éléments, il semble nécessaire de développer des missions d’interprétariat sociales dans les régions voire départements français ou bien au sein même des hôpitaux publics français, permettant un travail de mise en adéquation des services de traduction spécifique avec le mode de fonctionnement d’un centre hospitalier en respect avec la charte du patient hospitalisé (7) .
Plusieurs aspects existent déjà :
- L’ Interprétariat de liaison en milieu social et médical: un traducteur/interprète, coordonnateur peut être joint par appel au bip afin d’analyser la demande et trouver une solution appropriée, soit l’intervention se fait en face-à-face soit par téléphone.
La mise en place et suivi d’un répertoire interne qui sera activé dans le cadre de demandes en urgences. Il s’agit d’une liste composée de personnel hospitalier " sensibilisé à cette activité " parlant des langues étrangères . Cependant l’intervention du personnel bénévole présente les limites suivantes :
manque de disponibilité (temps),
manque de compétences au niveau technique : vocabulaire socio-médical de base, neutralité du discours rapporté, connaissance et limites du rôle d’interprète dans l’acte de traduction , gestion des émotions.
- La Coordination des interprètes-médiateurs externes rémunérés. Par le biais de procédures d’appel, l’accès à un tiers interprète est facilité. Pour de nombreux soignants, le travail avec un interprète n’est pas évident; en effet, il faut alors sensibiliser le personnel aux différentes façons de faire intervenir un interprète et lui expliquer l’apport d’un interprète-médiateur dûment formé. " un accueil mieux adapté et un meilleur accès aux soins de santé, la mise en place de traitement tenant compte des spécificités culturelles, la reconnaissance et la valorisation des compétences individuelles, une meilleure compréhension de l’autre, l’atténuation des comportements et attitudes à connotation dévalorisante voire raciste". Il va s’en dire que l’intreprète-médiateur est un véritable professionnel disposant d’un ensemble de compétences tel : la maîtrise les langues impliquées dans l’acte de traduction, la connaissance d’un vocabulaire spécifique social et médical de base, la connaissance des cadres de référence culturelle des parties, le respect des règles de déontologie (neutralité-confidentialité).
- La traduction écrite de document à vocation sanitaire et sociale qui émanent des services de soin, tels que brochures informatives, lexiques, questionnaires,
Cependant, il est à noter que la coordination reste une prestation fragile. En effet, l’absence de bases légales en matière d’interprétariat dans le contexte social et médical rend la prestation aléatoire, contrairement au domaine juridique qui exige la présence d’un interprète et stipule les conditions de travail de ce dernier (9) D’autre part, à côté d’argument relevant de l’éthique de soin, l’interprète-médiateur se révèle être un concept qui devrait convaincre les décideurs les plus réticents car réducteur de dépenses surtout dans la perspective de la tarification à l’activité.
A ce propos, il convient de rappeler la citation du Dr Noëlle Lasne, concernant " l’économie de la parole " dans son contexte global de dialogue de sourd entre soignant et patient, qu’on pourrait extrapoler avec précaution à notre sujet, à savoir :
„ combien de corps explorés sans avoir été soignés ?"
„combien de bilans demandés parce qu’on n’a pas pu cibler un interrogatoire ?"
„combien d’hospitalisations sans objet ?"
„combien d’investigations sur le corps pour trois questions qui n’ont pas été posées ?"
"Comment la maîtrise des dépenses de santé pourrait-elle commencer là, dans ce dialogue de sourds qui s’éternise, entre scanner, fax et minitel ?" (10)
Dans l’avenir, seules, une implication financière des instances de santé, une reconnaissance du métier d’interprète-médiateur (ou d’interprète social) par la nomenclature hospitalière et les décideurs ainsi qu’une professionnalisation des interprètes-médiateurs seraient en mesure de garantir la valeur-ajoutée interculturelle dans la pratique des soins de santé.
V- Remerciements
L'auteur tient à remercier toute l'équipe de Mediscope ainsi que Dr Belhadj-Tahar (Groupe Santé Recherche, Toulouse, France), Mr JP Bayard (Hôpital Purpan,Toulouse, France), Dr. N. Velut (Consultation Psychologique pour Migrants, Toulouse, France), Mmes Fossi et Ide (Médiation Interculturelle, Belgique), Mr JM Lacaze (Association Kulturaya, Toulouse, France)et tous les acteurs de terrain sans lesquels les observations ci-dessus n'auraient pas pu se faire.
VI- Références
(1) Chappuis R. La psychologie des relations humaines. Presse universitaire de France ,1986